Au cours de ces dernières années, les relations transatlantiques ont connu des turbulences, et en 2020, elles vont devenir de plus en plus tendues. Face aux mutations de la situation internationale, l’alliance traditionnelle entre l'Europe et les Etats-Unis a du mal à se maintenir sur des questions majeures, les jugements et les choix répondant aux propres intérêts de chacun. Un tel changement a un impact significatif sur l’échiquier géopolitique international.

Quand on parle des relations américano-européennes après la Seconde Guerre mondiale, il est impossible de ne pas d'abord mentionner l'OTAN. Après l'entrée en fonction du président Donald Trump, l'OTAN est devenue l'une des pommes de discorde entre l'Europe et les Etats-Unis. M. Trump s’efforcer de rabaisser le rôle de l'OTAN tout en obligeant ses alliés à payer pour la protection américaine. M. Trump ignore également la coopération stratégique avec les alliés européens, agit arbitrairement et prend des initiatives unilatérales avec la Turquie en Syrie, contrairement au principe d'action collective coordonnée de l'OTAN. Le président français Emmanuel Macron en a fait le reproche avec colère, disant que c'était la « mort cérébrale de l'OTAN ». Lors du Sommet de l’OTAN à Londres fin 2019 pour commémorer le 70e anniversaire de cette organisation, cela avait déclenché une controverse houleuse entre MM. Macron et Trump. De toute évidence, cette controverse n'était pas axée sur la « mort cérébrale », mais sur l'avenir de l'OTAN et sur la manière dont les Etats-Unis traitent la question de l’alliance. Il est prévisible qu’une telle controverse s'intensifie et qu’elle aura du mal à se dissiper.

Le G7 est un symbole important des relations américano-européennes, mais les sommets du G7 en 2017 et 2018 avaient donné une plateforme à M. Trump pour se disputer avec ses alliés européens. A la veille du sommet du G7 de l'an dernier en France, le porte-parole du gouvernement français avait déclaré avec pessimisme que l'objectif du sommet n'était pas de promouvoir l'unité entre l'Europe et les Etats-Unis, mais d’« atténuer les conflits ». Bien qu’il n’y ait pas eu de rupture, les contradictions entre l'Europe et les Etats-Unis se sont un peu plus creusées sur plusieurs questions majeures.

« America First » et intégration européenne en conflit

Après l'arrivée au pouvoir de M. Trump, les contradictions entre les Etats-Unis et l'Europe se sont principalement concentrées sur le conflit d'intérêts entre « America First » et intégration européenne. M. Trump avait déclaré publiquement que le but de l'Union européenne était de tirer parti des Etats-Unis et que l'Union européenne (UE) était un « ennemi » des Etats-Unis. Il a fermement soutenu le Brexit et encouragé les autres Etats membres de l'UE à suivre l'exemple du Royaume-Uni. Il a fait de la signature d'accords commerciaux bilatéraux plus favorables un appât pour attirer M. Macron hors de l'UE. En réponse à sa tentative de démanteler l'Union européenne, l'Europe a résisté et rendu la pareille, prenant des mesures pour défendre l'unité de l’UE.

La « contraction stratégique » de M. Trump a rendu les questions de sécurité européennes plus urgentes. En 2018, la France, l'Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni, le Danemark, les Pays-Bas, l'Estonie, l'Espagne, le Portugal et la Finlande, ont signé une lettre d'intention sur l’Initiative européenne d'intervention, s’engageant à la création d'une force d'intervention militaire européenne. En novembre 2018, la proposition de M. Macron pour que l'Europe se dote de sa propre armée lors de la commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale avait largement attiré l’attention. Le thème du défilé militaire de la Fête nationale française en 2019 était la « coopération européenne ». M. Macron avait souligné dans son allocution que la défense européenne était l'une des priorités majeures du gouvernement français, et que le relèvement de la force militaire française était destiné à promouvoir la construction de la défense européenne. L'intégration européenne et l'autodéfense européenne sont clairement incompatibles avec « America First » et difficiles à concilier. Cela a aussi contribué à accroître les contradictions et les conflits entre l'Europe et les Etats-Unis.

L'intensification du conflit américano-européen se manifeste également dans de nombreux autres domaines. Depuis 2017, le différend commercial s'est exacerbé. En mars 2017, les Etats-Unis ont imposé des droits de douane sur les produits sidérurgiques européens importés. En juillet, M. Trump a affirmé que l'UE était l'ennemi du commerce américain. Les méthodes protectionnistes américaines ont fortement déplu et suscité une grande indignation eu Europe. En avril 2019, la France et l'Allemagne ont annoncé la formation d'une « alliance multilatérale » dans le but de continuer à promouvoir la mondialisation et la coopération internationale dans un contexte de recrudescence des conflits relatifs au protectionnisme commercial. On peut ainsi constater que le conflit américano-européen actuel n'est pas un phénomène individuel isolé, mais une contradiction structurelle globale.

La France au premier plan

La France est le fer de lance des initiatives à l’encontre l'hégémonisme et de l'unilatéralisme des Etats-Unis. L'année dernière, la France a imposé une taxe sur le numérique aux multinationales américaines, ce qui a déclenché un conflit commercial direct entre les deux pays. La France n'a pas du tout renoncé et par désespoir, M. Trump a une fois de plus brandi le gourdin du protectionnisme pour imposer des droits additionnels sur les produits, droits qui sont montés jusqu'à 100 %.

En réponse au retrait des Etats-Unis de l 'Accord de Paris sur le climat, du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, de l'UNESCO, ainsi que d'autres initiatives de retrait brutales, la France a prôné le multilatéralisme et le renforcement du rôle des Nations Unies. Sur des questions telles que l'Iran et la Syrie, la France a explicitement proposé de recourir à des voies politiques de négociation et de dialogue au lieu des méthodes dures de recours à la force militaire.

La France est l'un des trois grandes puissances européennes, mais la récession économique durable qui touche le pays a considérablement réduit son influence internationale, faisant de l’Allemagne la seule vraie grande puissance. Alors que le compte à rebours de la fin du mandat de Mme Merkel a débuté, les contradictions internes au sein du parti au pouvoir sont vives, et l'influence de Mme Merkel et de l'Allemagne dans l'Union européenne diminue fortement. Le Royaume-Uni connaît une crise avec le Brexit dont l’issue reste incertaine, et sa crédibilité politique a disparu. La France a donc la possibilité de restaurer son statut de puissance centrale de l'UE. Récemment, les principaux dirigeants de l'Union européenne ont été élus. La nouvelle présidente de la Commission européenne est l'ancienne ministre allemande de la Défense Ursula von der Leyen, recommandée par M. Macron. Le Conseil européen est présidé par un fidèle allié de la France, le premier ministre belge Charles Michel, et l'ancienne ministre française Christine Lagarde a été nommée présidente de la Banque centrale européenne. Ils sont en charge des trois domaines clés de l'UE, et la France sera encore plus forte dans la mise en œuvre du plan de réforme de l’UE et de la politique extérieure de l’UE.

Les deux années de pouvoir de M. Macron ont pleinement démontré ses compétences dans le leadership politique. En matière de politique intérieure, il a mis en œuvre des réformes, trouvé des remèdes radicaux à des maladies graves et invétérées, et géré correctement la vague de protestations sociales des « Gilets jaunes ». En matière de politique extérieure, il a mis en œuvre une politique étrangère indépendante, ciblant l'hégémonisme, le protectionnisme et l'unilatéralisme de M. Trump. Il a mis en avant l'idée d'un multilatéralisme efficace, ce qui a eu des répercussions internationales globales. En tant que leader d’une puissance occidentale, M. Macron a ouvertement et franchement prôné la « fin de l'hégémonie occidentale » et affirmé la montée en puissance de pays émergents comme la Chine. Il a aussi mené de profondes réflexions relatives à l'ordre international depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a récemment parlé de la « mort cérébrale » de l'OTAN, révélant les profondes contradictions du monde occidental, et disant explicitement que le véritable ennemi de l'OTAN était le terrorisme. M. Macron a également formulé un plan pour reconstruire une puissance militaire, servant d’appui à un pays fort afin de poursuivre une stratégie diplomatique indépendante et prendre la voie du général de Gaulle en son temps.

M. Macron a effectué deux visites d'Etat en Chine au cours de ces deux dernières années et participé à la deuxième édition de la Foire internationale des importations de Chine. Il s'est explicitement opposé à la guerre commerciale américaine contre la Chine, affirmant que cela mettrait en danger l'économie mondiale. La Chine et la France sont parvenues à un large consensus sur l'opposition au protectionnisme et la défense du multilatéralisme.

Le plaidoyer de M. Macron en faveur du multilatéralisme contre M. Trump n'est évidemment pas un accident et une mesure opportune, mais un ajustement de la stratégie diplomatique de la France en fonction des changements actuels de la situation internationale. Dans un avenir prévisible, la France restera le fer de lance de l'opposition à l'hégémonie et à l'unilatéralisme des Etats-Unis.

Dans cette perspective, tant que M. Trump n'ajustera pas l'orientation de sa politique étrangère, les relations américano-européennes deviendront inévitablement plus tendues et irréconciliables en 2020.

Par Shen Xiaoquan, chercheur au Centre de recherche des questions mondiales de l’Agence de presse Xinhua.