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Crédit photo : VCG

Le mouvement de protestation des « gilets jaunes », qui balaie l’ensemble de la France depuis plus de deux semaines, vient de contraindre le président Emmanuel Macron au compromis et à la suspension de l’augmentation annoncée des taxes sur le carburant. On peut dire que les protestataires ont obtenu du gouvernement l’abandon d’un projet de réforme. Derrière ce conflit psychologique se trouve une France qui refuse de se réformer.

Le président Macron n’avait sans doute pas anticipé que l’insurrection des « gilets jaunes » née à la mi-novembre allait prendre Paris pour épicentre et se diffuser à l’ensemble du territoire, provoquant la plus grave crise rencontrée par son gouvernement depuis son accession à la présidence en mai 2017.

Dans cette levée spontanée de boucliers, on cherche en vain des organisateurs officiels. Avec l’ampleur croissante du phénomène, l’identité des participants est de plus en plus floue, et le mouvement devient complètement hors de contrôle. La seule caractéristique commune des protestataires est leur port du fameux « gilet jaune ».

Malgré l’envoi de nombreux policiers pour y mettre fin, les matraques, gaz lacrymogènes et canons d’eau n’ont pour l’instant eu aucun effet, car les casseurs et pilleurs « aguerris » sont de force équivalente à celle de la police. Selon les données de la préfecture de police de Paris, les émeutes du 1er décembre ont fait 133 blessés, dont 23 policiers, et 421 protestataires ont été arrêtés. L’opinion publique voit dans ce mouvement les émeutes les plus graves depuis mai 1968.

L’Arc de triomphe et l’avenue des Champs-Élysées, grands symboles de Paris, se sont trouvés au centre des émeutes. Des scènes rappelant les attaques terroristes de 2015 s’y sont déroulées, avec une épaisse fumée noire émanant de véhicules incendiés dans les rues de la capitale. La dégradation de l’Arc de triomphe, connu dans le monde entier, a particulièrement choqué l’opinion. Dans un pays qui chérit tant son patrimoine historique apprécié de visiteurs venus des quatre coins du monde, on ne peut imaginer un comportement similaire à celui des Talibans détruisant les Bouddhas de Bâmiyân, même lorsque l’on est en colère contre le gouvernement et la société.

Pourtant, des actes similaires ont été commis, avec le moulage en plâtre d’une partie de la célèbre sculpture de François Rude, allégorie de la Liberté, défiguré par un trou béant. Quelle honte pour les Français !

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Crédit photo : VCG

Les excès de violence de ces scènes de révolte ont détourné l’attention du public et ont noyé les intentions de départ et les revendications du mouvement des « gilets jaunes ».

Le gouvernement avait annoncé qu’à partir du 1er janvier 2019, les taxes CO2 sur le diesel et sur l’essence augmenteraient respectivement de 6,5 centimes et 2,9 centimes d’euro.

Le diesel et l’essence constituent des nécessités de premier ordre pour beaucoup de foyers, ce qui explique pourquoi cette mesure a provoqué un grand mécontentement qui s’est transformé en vague de protestation sociale. Quelques centaines de milliers de protestataires seulement sont descendus dans la rue, mais le mouvement compte de nombreux partisans dans toute la société. Selon un sondage, 80 % des gens soutiennent le mouvement de protestation.

Si la revendication directe touche aux prix du carburant, en arrière-plan, la préoccupation de la société dans son ensemble est celle de la baisse du niveau de vie et du pouvoir d’achat. Ceci est un problème d’ordre macroéconomique dans la France actuelle.

La France est la septième puissance économique mondiale, et les « Trente glorieuses » de croissance rapide de l’après-guerre ont permis la mise en place d’un système complet de protection sociale, de droits des travailleurs, d’assurance-chômage, de retraite… Chaque Français était protégé par le gouvernement pour tous ses besoins, « du berceau à la tombe ». Avec la crise économique des années 1970, le Trésor public a dû supporter un fardeau de plus en plus lourd pour maintenir les acquis sociaux, sous peine de plaintes arrivant de toutes parts. La forte protection sociale a mené à un coût du travail de plus en plus élevé, la compétitivité des entreprises et du pays en a souffert sur les marchés mondiaux, et depuis les années 1980, le pouvoir d’achat baisse continuellement. Le sentiment de mécontentement s’est répandu et les mouvements de protestation se sont multipliés.

Les gouvernements précédents ont bien compris que seule une évolution du modèle socio-économique pourrait sortir la France de l’impasse. Mais chaque réforme touche à des intérêts particuliers, les privilèges de chacun sont vus comme intouchables, et toute tentative est punie dans les urnes. Cela a amené les dirigeants à considérer la stabilité de leur pouvoir et à bien souvent manquer de courage à l’heure des réformes, en finissant par adopter de petites mesures qui rendent la situation encore plus complexe, et à renforcer l’État providence pour garder la paix.

Une fois élu à la présidence en 2007, Nicolas Sarkozy a tenté de réformer le système des retraites en repoussant l’âge de départ à la retraite. Le projet a rencontré une opposition immédiate des fonctionnaires, et sous l’énorme pression sociale, le gouvernement a dû renoncer, et Nicolas Sarkozy n’a pas été réélu en 2012.

François Hollande a aussi tenté de réformer après son élection en 2012, en adoptant les recommandations de son ministre de l’Économie d’alors, Emmanuel Macron, sur la modification du Code du travail. Le projet, qui touchait aux intérêts des salariés, a suscité une forte opposition. Des grèves et manifestations incessantes ont commencé, en parallèle d’un mouvement similaire à Occupy Wall Street. La réforme est morte dans l’œuf. La cote de popularité de François Hollande a dégringolé à 20 % dans les sondages, ce qui a fait de lui le président le plus impopulaire de l’histoire. Il a fini par renoncer à présenter sa candidature à un second mandat.

En voyant Sarkozy et Hollande trébucher dans leurs tentatives de réforme, l’opinion publique en a tiré un verdict : en France, quiconque s’aventure vers la réforme y laisse son pouvoir. La résistance des Français n’en est sortie que plus forte.

En 2017, Emmanuel Macron a été élu au second tour avec 66 % des suffrages. Ce jeune président de 39 ans sûr de lui, en faveur des réformes, a compris que l’amendement du Code du travail était une étape essentielle à la revitalisation de l’économie et était déterminé à faire avancer ce projet. À la fin de l’année dernière, après un renforcement de la communication du gouvernement et un travail fait avec toutes les parties prenantes, le texte a enfin été adopté. De manière inattendue, c’est l’augmentation des prix du carburant qui a mis le feu aux poudres. La raison en est très simple : la réforme du Code du travail était une réforme des entreprises, alors que l’augmentation des prix du carburant touche au niveau de vie de tous les foyers, c’est pourquoi l’opposition de la société a été si forte. Macron a réagi au dernier moment, en essayant d’apaiser la colère publique le plus vite possible. Sa décision est judicieuse, même s’il doit en payer le prix fort en politique.

par Shen Xiaoquan, maître de recherche au Centre d’étude des problématiques mondiales de l’Agence Xinhua

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